Retour sur les débuts

Les débuts en tant que formatrice, ça a été un peu rock’n’roll, on ne peut pas le nier. Ma poisse légendaire contaminant tout ce que je touche et ce que j’entreprends, il était normal que je me retrouve à donner cours dans des locaux sans fenêtres, sans chauffage efficace et sans faux plafond. Je rentre même pas dans le détail parce que c’est pas le pire mais heureusement, les choses, avec le temps se sont améliorées (en même temps, on pouvait difficilement faire pire).

photo de classe Anderlecht Promo 01
Premier jour, première photo de classe

Mi avril. Nous voilà donc dans nos locaux, situés dans une ancienne usine (?) qui fut abandonnée pendant un nombre non négligeable d’années mais qui est en rénovation. La première fois que je suis arrivée dans le local, à trois jours de la rentrée, j’ai retenu mes larmes. Je regrettais d’avoir signé mon contrat. L’accès au bâtiment se faisait par un escalier de fortune composé de gravats et de moellons à moitié cassés. Les fenêtres condamnées ou sans vitre, des chauffages inefficaces, des chiottes dans un état proche de l’Ohio, des sacs poubelle faisant office de séparation entre les pièces, des crottes de pigeons, des gravats, pas de faux plafond,… la liste est encore longue et ce n’était que les premières constatations. Mais Cher&Tendre avait dit « ne t’inquiète pas, ça va aller ». Alors j’avais retenu mes larmes, je me suis mise au travail et j’ai prié un peu.

Le jour de la rentrée, j’ai en face de moi 20 élèves. Je n’en comprends aucun. Le faux plafond ayant été volé, il règne un écho incroyable dans cette grande pièce de 300m² et je ne comprends pas le moindre mot. Au bout du deuxième jour, j’ai un écho persistant dans les oreilles, même à la maison ; je crois devenir folle. Comme si ce n’était pas assez fun, je réalise qu’on a trois chauffages à notre disposition mais qui dysfonctionne les uns après les autres. Il faut les alimenter en pellets, mais surtout, le secret pour qu’ils fonctionnent correctement, c’est qu’il faut nettoyer les cheminées tous les matins (tu peux mettre une croix sur l’idée de programmer l’allumage des appareils quelques heures avant d’arriver pour avoir un local chaud). Si tu veux un régime minceur, je t’en ai trouvé un super efficace : grelotter toute la journée. J’ai perdu 4kg en deux semaines. Tu oublies aussi le chauffage électrique : il n’y a pas assez de prises dans le local pour les ordinateurs et les chauffages électriques. Mais de toute façon, quand tu branches un chauffage électrique sur le réseau, y’a tout qui saute (et là débarquent les ouvriers furax qui doivent installer un échafaudage pour accéder aux fusibles).

Et puis il y a les toilettes qui sont sales (pas de femme de ménage), l’absence de cuisine. Les étudiants font la vaisselle dans des bassines. Le fait que, comme il n’y a personne à part les formateurs et les élèves, il n’y a personne pour aller faire les courses, personne pour acheter du PQ ou des pellets pour alimenter le chauffage. Le jour où on m’annonce que je vais devoir sacrifier les entretiens individuels (essentiel pour avoir un suivi personnel des élèves, savoir où ils en sont mais aussi, enfin, entendre le son de leur voix dans tout ce brouhaha), j’ai craqué et j’ai gueulé. (j’exagère, y’avait bien une personne en plus mais qui n’était là que 10h/semaine pour nous dire qu’il avait pas le temps non plus et qu’on devait quand même tout faire nous même).

Pas de sortie de secours, pas d’alarme incendie, les chauffages qui évacuent la fumée du feu à l’intérieur du local à la moindre coupure de courant (spoiler alert, sur un chantier, c’est souvent), le froid, le bruit, la saleté…

Travail de groupe durant la prairie
Durant la préformation, travail de groupe

« Pourquoi t’as rien dit ? » La question que m’ont posée les proches. Pour une fois que c’est pas un job alimentaire, j’allais pas porter plainte, j’allais pas alerter les autorités, contacter la garde nationale et le FBI. Oui les gens au-dessus, les gens avec le pouvoir de changer les choses étaient au courant. Oui, ils ont fait leur possible pour arranger au plus vite la situation. C’est vrai aussi que de ne jamais les voir dans le local, on se sentait vraiment comme le petit village où y’a pas l’eau courante, pas l’électricité et dont tout le monde se fiche. Ca aide pas.
(et puis à l’heure où j’écris ces lignes, deux mois plus tard, on n’a toujours pas de femme de ménage ni de matos pour faire le nettoyage nous-même)

Mais on a tenu pour eux, les étudiants. Parce que fallait montrer qu’on était là, qu’on y croit malgré tout, qu’on tient, pour eux. Si eux n’ont pas abandonné, on ne pouvait pas abandonner non plus. Depuis le début, on sert les dents, on accepte cette situation, pour eux.

minigolf de Michele
Quelques élèves s’essaient au minigolf conçu par les ouvriers du bâtiment en rénovation. L’objectif : atteindre les toilettes fluos

Et puis à la fin des deux premières semaines, ça y est, Pluton, ça y est. On voit débarquer les responsables. Je sais pas les autres, mais j’étais vénère. Pas énervée genre « je suis légèrement désappointée ». Non. J’étais en mode « j’vais cramer des tables ». Et là, twist à la Shyamalan, ils nous ont emmenés dans un nouveau local avec des chiottes qui ressemblaient moins à ceux de Transpotting (des chiottes avec de la lumière aussi), une cuisine, des fenêtres avec des vitres (ouais, on en était là, on était contents qu’il y ait des vitres), pas d’écho, et des chauffages, partout, des chauffages au gaz comme à la maison. L’ascenseur émotionnel. La colère, le sentiment d’injustice, l’envie de rentrer à la maison et de tout envoyer chier, tout ça était en train de fondre comme neige au soleil pendant que je faisais le tour du local. C’était pas parfait mais c’était tellement mieux, c’était acceptable, c’était limite classy.

Le nouveau local

Michele, un des ouvriers qui officie un peu partout dans l’usine, est du genre ingénieux et créatif. Non loin de notre nouveau local, lui et ses collègues ont fabriqué un mini golf. L’histoire, c’est qu’il y avait un gars dans le quartier, qui jouait au golf en visant l’usine et qui a détruit pas mal de vitres. Michele et ses collègues ont donc pu légitimement récupérer les balles perdues (beaucoup). Ils avaient le matos, il ne restait plus qu’à bricoler le reste…

Veille présentée par Maria
Maria a été la première à faire une présentation d’un sujet trouvé durant une veille technologique : les couches connectées

Dans le nouveau local, on a vraiment pu se mettre au boulot. On a enfin pu discuter les uns avec les autres, mettre en place des rituels, des ateliers, des présentations, des cours,… On a instauré des présentations de sujets liés au web pour que les étudiants puissent s’entraîner à présenter des sujets ou des projets devant un public. Pour les timides ou les gens sans expérience, c’est pas évident.

Mardi Malin de Pizza chutchut
« Mardi Malin » de chez chutchutpasdemarque

Et puis en dehors des activités de travail, on a commencé aussi à faire des trucs tous ensemble (en plus du minigolf)… Ça a commencé par les débriefings de fin de journée, les pizze, puis les sandwiches, aller boire des coups ensemble, les réunions « de famille », les selfies…

En route vers l'aventure
En route vers l’aventure ! (on va garer la bagnole de Gilles avant d’aller en transport en communs jusqu’aux locaux de Central)

Mon premier formateur en Belgique était un gars du même âge que moi (3 jours d’écart, tu peux pas l’inventer) mais qui mettait beaucoup de distance entre lui et ses élèves. C’était pas le genre à aller boire un verre avec nous ou à discuter pendant les moments de pause. Son frère, qui a été mon formateur en cours de webdev quelques années plus tard, au contraire a toujours été proche de ses élèves. Des verres on en a bus, de la bouffe on en a partagée, des câlins on s’en est fait par milliers, des larmes on s’en est séchées quelques unes aussi. Aujourd’hui, je ne sais pas trop où me situer. Mes collègues sont plus du genre à être en retrait alors que moi, un peu comme Michaël, je me mêle à eux. Peut-être parce que c’est dans ma nature mais peut-être aussi parce qu’au fond, comme ça ne fait pas si longtemps que j’ai terminé les études, je me sens aussi au même niveau qu’eux.
Je sais qu’en France, ils ont tendance à faire en sorte que parmi les formateurs, il y ait des anciens étudiants formés l’année ou les années précédentes dans leur classe. Peut-être que c’est ça aussi le secret qui fait qu’une classe ne fonctionne plus comme une classe mais véritablement comme une famille (comme ils n’arrêtent pas de le dire dans les vidéos témoignage). C’est vrai en tous cas, quand on va en cours, on est en famille mais en mieux : on est en terrain ami, on ne se juge pas, on ne s’engueule pas, on débat mais en toute ouverture d’esprit, on s’aime et on s’accompagne et c’est putain de beau.

Code Combat - mix des deux classes. ici avec Nadia et Dan
Réunion des deux classes dans les locaux de Central. Ici Nadia et Dan s’allient pour jouer à Code Combat

Mais y’a aussi un autre truc dont je ne vous ai pas parlé : l’autre classe. Car si nous on a commencé mi avril, une autre classe a débuté les cours une semaine avant nous, dans les locaux principaux de l’école, au centre ville (donc pas du tout où nous, on est). Comme on fait quand même la même chose, on essaie de réunir tout le monde pour que les classes se mélangent, que les gens se connaissent pour s’entraider, s’échanger des infos, des astuces, et pourquoi pas monter des projets.

Photo de groupe du midi avec Bérénice de bxl formation et Alex de Central
Déjeuner dehors à l’ombre

Faire venir les étudiants d’une classe à une autre, on ne fait pas ça tous les jours parce que c’est parfois compliqué à organiser. De temps en temps, on essaie d’échanger les formateurs. Comme on n’a pas du tout le même bagage, la même approche, le même style, ça nous permet d’échanger sur les méthodes pédagogiques, mais même pour les étudiants, ça leur permet d’avoir une énième manière d’expliquer quelque chose de difficile, d’autres astuces pour appréhender les choses,…

Lorsqu'Adrian donne cours à ses camarades de classe
Durant l’atelier du vendredi, ce sont les étudiants qui se donnent cours entre eux.

Parfois, on se demande s’ils ont vraiment besoin de nous. Chez nous, l’apprentissage se fait surtout entre eux. Nous, on est là pour leur faire découvrir certaines choses, pour les guider sur le bon sentier mais le chemin, c’est eux qui le parcourent. Les méthodes traditionnelles d’un prof qui crache un cours ne réussissent pas pour tout le monde. Beaucoup préfèrent faire des recherches et comprendre par eux-même. Et comme le meilleur moyen de savoir si on a compris, c’est de voir si on est capable de ré-expliquer à quelqu’un, alors les étudiants s’expliquent les concepts, s’enseignent, se prennent en charge entre eux.

Photo de groupe avant le départ de Japhet
REP A SA ELLEN – Photo de groupe avant le départ de Japhet. Reviens quand tu veux à la maison <3

Depuis le premier jour, le nombre d’étudiants s’est réduit. Une étudiante a du arrêter pour raisons médicales, un autre parce qu’il avait des difficultés financières. D’autres n’ont pas pu continuer car ils n’avaient pas les bases requises pour pouvoir suivre la formation (allumer un ordinateur). La période de préformation est faite aussi pour détecter ceux qui vont pouvoir suivre, mais se séparer de gens, c’est jamais facile.
Une autre a demandé sa mutation dans l’autre classe au centre ville à cause du timing serré pour aller chercher son enfant à la garderie. Puis un autre est parti pour des raisons financières et personnelles. Et dernièrement, c’est un étudiant qui suit énormément de cours et qui n’arrivait plus à concilier son emploi du temps de fou qui a du nous quitter. Je ne vais pas te mentir, humainement, c’est super dur. C’est même de plus en plus dur. « N’en perdez plus, attachez-les ! » nous disait sur le ton de la blague notre n+1. Si seulement c’était si simple…

Lorsque Thomas donne cours à ses camarades de classe
Explication d’un concept en javascript

C’est normal que ça nous touche. On les aime nos apprenants ! Ce sont les meilleurs du monde <3

Laisser un commentaire

Articles similaires

Commencez à saisir votre recherche ci-dessus et pressez Entrée pour rechercher. ESC pour annuler.

Retour en haut